Cette journée je ne la sentais pas.
Ce midi, après ma demi-journée de taf, je me demandais pourquoi je
n'occupais plus le poste que j'occupais avant d'occuper celui que
j'occupe depuis le moment où j'ai arrêté d'occuper le poste que
j'occupais avant.
Et ça me faisait mal.
En fin de journée de taf, je me demandais pourquoi je m'étais posé cette question.
Et ça me faisait chier.
C'est pas toujours facile une vie de moi.
Surtout le quotidien.
Qui m'emmerde profondément.
Au bout du compte.
Et puis, en rentrant chez moi, j'ai appris que Bobby Fischer était mort.
Ou 'est' mort.
Puisque c'est définitif, autant utiliser le présent, ça ne changera plus demain. Et par rapport à tous les demains à venir, ça ne changera plus aucun ni chacun de leurs hiers respectifs.
Bref, le présent c'est le temps de la mort.
Et surtout Bobby Fischer est mort.
Chier!
Juste ça, si ça ne vous dit rien Bobby Fischer (pour la profondeur, l'exégèse et l'approche de ses psychoses, je vous laisse chercher... c'est tellement perturbant que je garde les miennes -de perturbations- et je vous laisse bâtir les vôtres):
Le Monde (15/09/97):
Bobby Fischer, Roi des Echecs
En 1968, entre deux compétitions d'échecs, Bobby
Fischer, accompagné d'un joueur grec et du grand maître yougoslave
Petar Trifunovic, fit une excursion à Delphes, où il s'émerveilla
devant le temple d'Apollon. Devant l'autel de la Pythie, Trifunovic
aurait alors interrogé l'oracle en ces termes : "Fischer gagnera-t-il le championnat du monde ?". La réponse, pour une fois assez peu sibylline, ne tarda pas : "Il changera son titre".
Déjà sept fois champion des Etats-Unis, l'ancien petit prodige de
Brooklyn, à qui ne manquait plus que la couronne mondiale, se serait
contenté de sourire.
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Quatre
années plus tard, Bobby Fischer, âgé de vingt-neuf ans, n'a plus qu'un
obstacle à franchir pour réaliser le rêve qu'il poursuit depuis son
enfance. Cet obstacle s'appelle Boris Spassky, tenant du titre depuis
1969. Pour parvenir au pied de l'Olympe, l'Américain a effectué un
parcours époustouflant en annihilant successivement le Soviétique Mark
Taïmanov et le Danois Bent Larsen sur le score incroyable de 6-0. En
finale des candidats, il est assez facilement venu à bout de
l'ex-champion du monde Tigran Petrossian, qui, s'il ne gagnait pas
beaucoup de parties, avait la réputation d'en perdre encore moins.
Cette irrésistible ascension inquiéta, dès ses premiers signes, les
dirigeants soviétiques, soucieux de conserver un titre prestigieux que
l'URSS détenait sans interruption depuis 1948. Les échecs, jeu préféré
de Lénine, qui y voyait la "gymnastique de l'esprit", étaient devenus une vitrine du régime. Comme l'a écrit, après la chute de l'Union soviétique, le grand maître Youri Averbakh, "dans
le contexte de la guerre froide entre l'Est et l'Ouest, l'idéologie
soviétique a cherché à transposer les batailles échiquéennes avec
Fischer en batailles politiques, en une lutte entre deux mondes, deux
systèmes". Même si, en cette année 1972, l'heure était plutôt à la
détente, avec notamment la rencontre Brejnev-Nixon et la signature du
traité SALT sur la limitation des armements stratégiques, il n'était
pas question pour l'URSS qu'un Yankee égoïste et mal élevé de surcroît
s'empare du joyau de la couronne.
Après la cinglante défaite de
Taïmanov, en 1971, en quarts de finale du tournoi des candidats, une
réunion de la plupart des grands maîtres soviétiques dont Spassky avait
conclu à la nécessité de dresser une analyse approfondie du jeu et de
la psychologie de Fischer en vue des rencontres futures. Si le premier
volet de cette étude fut facilement effectué par une poignée de joueurs
émérites, le second ne vit jamais le jour, l'Américain et son caractère
de cochon restant une énigme.
La crinière de Boris Spassky est
aujourd'hui toute blanche. A soixante ans, l'ex-champion du monde
naturalisé français coule une retraite paisible dans un pavillon de la
banlieue parisienne, non loin de courts de tennis, sport qu'il a
toujours pratiqué pour se tenir en forme. C'est sans véritable
nostalgie qu'il évoque ce que la presse mondiale appela le "match du siècle"
: Fischer-Spassky, Reykjavik, 1972. Pour lui, qui n'était pas membre du
Parti communiste, la politique n'est jamais entrée en ligne de compte,
même s'il savait qu'on ne lui pardonnerait pas la défaite. La pression
était purement sportive : "Le roi est toujours seul, personne ne
l'aide. Il porte une responsabilité considérable et c'est la tragédie
de tous les souverains", dit-il, philosophe.
Quand il arriva
dans la capitale islandaise, dix jours avant le début programmé du
match, le champion soviétique n'avait cependant pas la moindre idée de
la torture psychologique à laquelle Fischer, volontairement ou pas,
allait le soumettre. Tout d'abord, l'Américain, grand râleur et
chicaneur devant l'éternel, ne voulait pas jouer à Reykjavik, qui avait
proposé une bourse de 125 000 dollars pour le match, somme considérable
à l'époque, mais pas aussi importante que celles offertes par d'autres
villes.
Une guerre des nerfs s'était ouverte entre la Fédération
internationale des échecs (FIDE) et lui : Fischer exigeait plus
d'argent et attendait à New York. Le 1e juillet eut lieu la cérémonie
d'ouverture, sans la "diva". Nombreux étaient ceux qui ne
croyaient plus en sa venue. Fischer n'avait-il pas, à plusieurs
reprises dans le passé, claqué la porte de tournois ? A la veille de la
disqualification de l'Américain, miracle ! Un banquier londonien
amoureux d'échecs doublait la mise pour que le match du siècle eût
lieu. Le lendemain, Bobby-le-Terrible foulait le sol islandais. La
pression n'en retomba pas pour autant. La délégation soviétique, pour
se venger, boycotta le tirage au sort et exigea des excuses que
Fischer, après moult tergiversations, finit par rédiger malgré son
orgueil. C'est dans cette ambiance de Cocotte-Minute que le match
commença, le 11 juillet, devant une salle comble.
La nulle était en vue lorsque les longs doigts fuselés du "loup de Brooklyn"
se saisirent d'un fou et l'échangèrent contre un pion adverse.
L'Américain sacrifiait une pièce contre deux pions, coup inconsidéré
dont les amateurs d'échecs discutent encore aujourd'hui. Spassky ne
manqua pas l'occasion d'exécuter proprement son adversaire. Peu après
la partie, Fischer annonça qu'il ne jouerait pas tant que les caméras
de télévision qu'il n'a jamais supportées, ainsi que les appareils
photo, les journalistes et les spectateurs bruyants n'auraient pas été
supprimées. Comptant sur cette source de revenus pour équilibrer leur
budget, les Islandais refusèrent. Fischer ne se présenta pas pour la
deuxième partie et fut déclaré forfait. Spassky, désolé, menait deux à
zéro.
Laissons-le raconter la suite. "Pour sauver le match,
j'ai accepté de jouer la troisième partie dans une salle close, sans
spectateur. En cédant aux exigences de Bobby, des conditions
humiliantes pour moi, j'ai commis ma principale erreur. J'y ai perdu ma
combativité et, quand ceci arrive, vous êtes mort. Je me suis suicidé,
j'ai fait hara-kiri. J'aurais pu rendre le point en ne jouant pas la
troisième partie, comme l'ancien champion du monde Mikhaïl Tal l'a
suggéré, ce qui aurait placé mon adversaire dans une très délicate
position sur le plan psychologique." Mais Spassky ne rendit pas le
point et se montra inexistant dans la troisième partie. Pour la
première fois de sa carrière, Fischer le battit.
La brèche était ouverte. A cause de son sens de la conciliation, le
gentleman Spassky avait perdu la guerre psychologique. Après la sixième
partie, l'Américain comptait un point d'avance ! Les préparations des
Soviétiques n'avaient servi à rien car Fischer jouait des ouvertures
qu'il ne pratiquait pas d'ordinaire. Quant à Spassky, il était
méconnaissable, comme hypnotisé. Un sursaut eut bien lieu lors de la
onzième partie, au cours de laquelle il trouva, en direct, un coup de
génie. Pour la première et dernière fois du match, le New- Yorkais
perdit les pédales. Mais il se vengea deux parties plus tard, avant le
début d'une série de nulles. Fischer disposait alors de trois points
d'avance et gérait au mieux son capital.
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C'est alors
que la délégation soviétique sortit un atout aussi inattendu que
tragi-comique de sa manche. Dans un courrier adressé à l'arbitre, elle
fit état de "lettres disant que quelques dispositifs électroniques
et des substances chimiques, qui pourraient se trouver dans le hall de
jeu, - étaient- utilisés pour influencer M. B. Spassky". Etaient
notamment visés le dispositif d'éclairage et le fauteuil que Fischer
avait spécialement fait venir des Etats-Unis. Des experts islandais
firent donc passer les fauteuils aux rayons X, prélevèrent des
échantillons un peu partout et ne trouvèrent que... deux mouches mortes
dans le lustre. L'"aura" Fischer, dont tant de joueurs se dirent victimes, ne résidait en fait que dans sa volonté d'"écraser l'ego de son adversaire",
comme l'Américain avait plaisir à le déclarer. Celui-ci ne vivant que
pour et par les échecs se situait tout simplement au-dessus des autres.
Le 3 septembre, Spassky abandonna après sa défaite de la vingt et
unième partie. Avec quatre points de retard pour trois parties à jouer,
il ne pouvait mathématiquement plus rattraper Fischer. Ce dernier
devenait officiellement le onzième champion du monde de l'histoire des
échecs. En rentrant au pays, Spassky dut, selon Youri Averbakh, faire
son autocritique, ce que l'intéressé dément aujourd'hui. Le joueur
soviétique fut aussi privé, pendant un an, de tournois internationaux.
Après sa victoire, Fischer ne participa plus à aucune compétition et s'enferma dans sa tour d'ivoire. "Une
poignée de personnes trouvaient normal qu'une fois au sommet il cesse
de jouer, estime aujourd'hui Boris Spassky. Lui, si perfectionniste,
était devenu une sorte de dieu qui ne pouvait risquer de détruire sa
superbe image." Trois ans après Reykjavik, l'Américain, en
désaccord avec la FIDE sur les conditions de son match contre Anatoli
Karpov, abandonna son titre sans jouer, entrant ainsi dans la légende.
C'est alors seulement qu'aux yeux du monde Robert James Fischer, dit
Bobby, devint roi.
Pierre Barthelemy
Putain, je suis triste ce soir !
Très.