Lettre ouverte à Bruce Springsteen.
Bruce,
Sans que vous ne le sachiez nos routes se sont croisées pour la première fois en 1980. Peut être ne l'avez-vous pas remarqué à ce moment-là (et rassurez-vous je n'en prends pas ombrage, je suis lucide et je sais que vous avez tant d'autres choses en tête que mon 'aficion' ), mais ce croisement de nos chemins m'a, moi, marqué au plus haut point.
Cette première écoute de 'Hungry Heart' sur un Radiola crapoteux fut le début d'un long parcours au côté de votre art. Et à ce jour, Bruce, nous cheminons toujours ensemble. Tenez-vous le pour dit. Si le parcours est classique, mon émotion à vous cotoyer n'en est pas moins sincère. Entrée dans votre monde par 'The River', remontée dans le temps jusqu'à 'Born To Run' en passant par 'Darkness', les deux premiers albums découverts et appréciés plus tard et 'Nebraska' qui me remue comme rien jusque-là et peu depuis. Puis vient l'adolescence frondeuse et poissarde qui me fait rejeter par principe 'Born In The USA' car on me pique mon 'vous à moi' à grand renforts de Springsteen-mania. Et pourtant j'aime cet album (putain... ça y est, enfin c'est dit !!!).
Je pourrais disserter des heures, que dis-je des années sur le pourquoi des comments vous comptez pour moi. Enfin... pas vous, votre art, faut pas déconner non plus. Je suis capable de m'enivrer à parler de notre 'entre nous' à l'envie et certain de saouler aussi parfois, beaucoup. Je peux le rationaliser, ce pourquoi, si vous le souhaitez, l'éxegétiser, le quantifier, mais pas besoin... Je ne cherche plus ni à convaincre, ni à me convaincre. J'ai dépassé ce stade.
Au bout du bout du compte, Bruce, au-delà de vos textes, musiques, ambiances, carrière, choix, attitudes, magnitudes... le point de non-retour de ce qui fait mon moi par rapport à vous, c'est l'évidence de tout ce que vous m'apportez.
L'évidente évidence qu'ont ces Himalayas quand on se retrouve à leur pied.
Et pourtant Bruce, et pourtant...
Savez-vous que nous avons un compte à régler tout les deux, Bruce ? Cherchez bien... Non ? Vous ne voyez pas ?
Putain d'années '90 ! Pour des tas de raisons. Concernant notre 'entre nous', je ne vous cache pas que 'Human Touch' me désola au plus haut point. Peut-être l'avez noté, quand une fois encore, tentant de remonter du gouffre dans lequel vous m'aviez conduit à cette occasion, nous nous croisâmes à Barcelone, dans les Arenes, sur la tournée. Vous sur scène, moi dans le public. Mon regard affligé ne permettait même pas de mesurer l'ampleur du désastre que représentait pour moi cet album. Avez-vous croisé ce regard, Bruce ? En avez-vous mesuré la morne profondeur ? Vous m'avez fait mal sur ce coup-là. De ces jours funestes, je sais donc que vous êtes capable de me faire mal. Depuis une crainte m'habite toujours quand à vos nouveaux projets.
Pour autant, je fais partie de ceux sur lesquels vous pourrez toujours compter dans le dernier carré de vos obligés lors de quelque prochaine bérézina. Qu'on me comprenne bien: je ne suis pas de ces adorateurs inconditionnels vers lesquels il faudra chercher votre Mark Chapman, le jour où vous passerez à la postérité à grands coups de 22 long rifle. Je serai de ce dernier carré bérézinien, prêt à vous défendre, certes, mais en ayant toujours le coup-de-pied au cul prompt à jaillir pour éviter les égarements funestes dans lesquels vous serez toujours bien capables de vous fourvoyer.
Alors bien sûr, l'immense 'Tracks', mais il s'agit de matériel ancien.Alors bien sûr 'Tom Joad'. Mais enfin... rien de transcendant à mon goût comparé aux saveurs de l'antan. Un retour partiel mais pas l'évidence. Alors bien sûr d'intéressantes expériences au service de films, des pistes, des espoirs, des attentes, des rêves. Et puis bien sûr le retour du E Street Band live. Mais en album ? Rien... Et puis 'The Rising'. Production lourde, album marqué au sceau de la tragédie, mais quand même... beaucoup de belles choses... toujours pas l'évidence, mais de belles choses quand même et surtout le sentiment que étiez toujours vivant: je relève un sourcil. Accordez-moi cependant que c'est relativement peu au regard de notre avant 'Human Touch'.Certes Bercy et le Stade de France qui me laissa les rotules humides sur la pelouse mouillée...
...mais à ce jour vous me deviez toujours une revanche.
Je peux bien vous avouer, que dernier carré assumé ou pas, je m'apprêtais à accepter de ne plus vivre que sur notre passé commun. Je n'y croyais plus vraiment.
Mais voila... encore une fois vous débarquez là et quand je ne m'y attendais pas. Bien sûr, j'avais un bon feeling concernant 'Devils & Dust'. Mais c'est trop aisé de le dire maintenant.
Cette revanche non seulement vous ne me la devez désormais plus, mais aussi, vous me replacez à la seule place qui doit être la mienne concernant votre art : celle de débiteur.
Je ne vais pas faire l'article ou mettre une note. Juste dire, qu'à la première écoute, lundi 25, dans la pénombre du soir venant, religieusement j'ai apprécié votre travail. Je me suis simplement retrouvé à constater que l'évidence était de nouveau là. Cette chose indéfinissable et incontournable qui transcende toutes les explications et toutes les rationalités du monde était de nouveau là. Je l'ai ressentie dès ce moment et elle se confirme depuis, telle une onde sur des flots qui ne s'attendaient plus à être remués.
Quelques mots juste pour dire qu'à mon humble goût, la production discrète et efficace d'O'Brien est une des plus réussie de l'ensemble de votre carrière, que les morceaux 'Joadiens' prennent ici un souffle et une ampleur que la production de 'The Ghost' n'autorisait pas, que les morceaux regorgent ici d'innovations, là de propositions, et là encore de subtilités qu'on ne vous connaissait etc, etc...
Mais surtout, je retrouve à différents moments ce qui à mon sens a toujours fait votre différence : certaines chansons qui composent l'album sont de magnifiques propositions, qui à l'instar de vos plus grands classiques (et j'avance là des 'Incident', des '4th Of July', des 'Backstreets', des 'Jungleland'...), existeront sans rien perdre de leurs qualités intrinsèques en acoustique solo, au piano, en full band... et seront aussi de belles bêtes de scène. J'entends déjà là où Steve pourra coller sa mandoline sur 'Devils & Dust', j'entends déjà le ESB à fond sur 'All The Way Home', je vous vois déjà jouer sur 'Maria's Bed'... et une chanson qu'on peut toujours ré-interpréter sans qu'elle n'en pâtisse, est une grande chanson!
Je pourrais dire encore tant et tant de choses concernant cet album. Mais ce soir, je veux juste que vous sachiez, que comme ces amis qui rentrent au bercail après tant d'absence, la porte de notre 'entre nous' vous est désormais ré-ouverte en grand et je suis de nouveau en attente de votre avenir à venir. Soyez-en remercié.
Mais rappelez-vous bien qu'à l'instar de la noblesse, l'excellence oblige. Je ne vous attendrai pas au tournant car je ne vous réserve aucun procès d'intention. Je ne vous attendrai pas au détour d'un chemin, je vous accompagnerai même sur tous les chemins de traverse que vous souhaiterez bien explorer, tant les autoroutes m'emmerdent. Par contre, je surveillerai le rond point sur lequel vous pourriez être tenté de vous engager pour trahir le chemin que vous avez désormais pris. Rappelez-vous qu'en me tournant le dos, il me sera d'autant plus aisé de vous botter le cul.
Si telle tentation vous submergeait, sachez que j'exigerai comme rançon que vous reveniez à 'Devils & Dust'.
Pour exiger une rançon il faut un otage, me direz-vous. J'ai déjà choisi. J'otagerai 'Leah', la plus jolie surprise pour moi vous concernant de ces 15 dernières années, tant elle ravit mon ouie, titille ma lacrymosité et remue ma fleur de peau comme seul votre art est capable de me le faire ressentir.
Soyez-en encore une fois remercié.
Cordialement,
Th.